« Défaite probable du Brexit. Déroute, donc, des souverainistes, des xénophobes, des racistes. Reste maintenant à refonder l’Europe ». On peut toujours compter sur le sens de l’Histoire de Bernard Henri Lévy pour poser sereinement les termes du débat public face à un événement politique majeur. Sans revenir sur l’erreur d’appréciation quant au résultat du vote du 23 juin 2016, ce qui est important, dans le tweet de l’intellectuel médiatique, c’est la confusion qu’il entretient à loisir entre le souverainisme, la xénophobie et le racisme (1). Et qu’il l’oppose à l’Europe.

Ce commentaire est révélateur de l’état de confusion extrême, volontairement organisé ou non, dans lequel est plongé le débat politique et intellectuel depuis le vote sur le Brexit. Pour la gauche, le résultat de ce vote est un immense défi. Elle doit savoir analyser le vote des classes populaires sur l’Europe, qui se répète, année après année, pour chaque pays, dès lors que leurs gouvernements leur en donnent (rarement) l’occasion. Elle doit pouvoir aller jusqu’au bout de l’analyse de l’ordolibéralisme européen et proposer des voies de sorties concrètes et urgentes, car le débat, notamment en France, va avoir lieu ici et maintenant. Elle ne doit pas avoir peur de ce débat, au risque de voir son électorat se détourner définitivement d’elle. Elle doit pouvoir en affronter frontalement tous les aspects, principalement sur l’immigration, qui va être, qu’on le veuille ou non, au centre des échanges politiques de ces prochains mois.

Indiquons ici tout de suite qu’un court billet sur le sens et les conséquences du Brexit est forcément incomplet. Beaucoup d’éléments ont déterminé le résultat de ce vote, l’Histoire du pays et de ses rapports singuliers avec l’Europe, son rapport particulier à l’immigration, les liens qu’entretiennent à l’unité nationale les Ecossais, les Gallois, ou les Irlandais,… Cependant, la gauche peut tirer des conclusions claires de ce scrutin en s’en tenant à l’analyse selon laquelle l’électorat populaire a largement opté pour le « Leave ». Et que cette tendance transcende même les différentes appartenances géographiques.

Ce sont les régions les plus déshéritées du pays qui ont voté pour la sortie de l’UE : les Midlands, le Nord Est, le Sud Ouest, et, aussi, le Pays de Galles (2). Le cas de ce dernier territoire est emblématique : terre de gauche, votant traditionnellement travailliste, c’est aussi un espace emblématique des endroits oubliés et victimes de la mondialisation : mines et aciéries fermées ou en voie de l’être. Le déclassement vécu par les populations est terrible. Dans son manifeste, Chapitre 2 écrivait : « La géographie française se divise de façon nette entre deux populations : l'une, bien insérée dans la mondialisation technologique, ultra connectée, affranchie des contraintes territoriales, l'autre, tout au contraire, vit au quotidien les désespoirs nés de la globalisation économique, de la volatilité des capitaux et de la production. Pour elle, mondialisation ne rime qu'avec délocalisation, désindustrialisation, et n'a pour réalité que déclassement et panne définitive de l'ascenseur social ».

Conscients bien sûr des spécificités liées au Royaume-Uni, le vote du Pays de Galles nous semble cependant bien refléter cette césure entre un centre, Londres, capitale d’une mondialisation triomphante, et une périphérie caractérisée par un forte désindustrialisation et donc un déclassement social majeur.

 Le vote « Leave » du Pays de Galles est donc un vote sanction contre ce déclassement, contre le libre-échange ayant produit la délocalisation des emplois industriels gallois, contre le dumping social ayant ruiné l’économie entière d’un territoire. Et, évidemment, l’UE figure au premier rang des responsables de ces politiques destructrices. Organisée en espace de libre-circulation des marchandises et des capitaux (libertés fondamentales du droit européen, primant sur tous les autres principes juridiques), elle a favorisé les déplacements des sites de production vers les Etats aux systèmes sociaux les plus faibles, cette tendance ayant explosé lors de l’élargissement massif aux pays de l’ex bloc soviétique au cours des années 2000. Le sursaut de l’emploi industriel qu’a connu le Royaume-Uni ces dernières années n’ayant d’ailleurs pu être obtenu qu’au prix d’un dumping salarial assumé.

 L’UE a d’autre part été très active sur le sujet de la conclusion de traités de libre-échange avec les autres territoires du globe. Il n’existe pratiquement plus aucune protection commerciale à l’entrée des produits sur le territoire européen, ce qui a entraîné la disparition de filières entières, au Royaume-Uni en particulier, où l’économie est encore plus qu’ailleurs dominée par le secteur des services : textile, sidérurgie, électronique, automobile, panneaux solaires, etc.

 Le vote des régions populaires peut donc se comprendre par ce biais du refus de déclassement social, dont l’UE est sûrement en grande partie responsable. Cette analyse est brouillée par deux facteurs qu’il est impossible d’écarter :
- la campagne électorale britannique a largement été dominée par le débat sur l’immigration, alors même que le Royaume-Uni ne fait pas partie de l’espace Schengen, et que donc, juridiquement, une sortie du pays de l’UE lui donnera très peu de leviers supplémentaires pour agir face à la crise des réfugiés en cours en Europe.

 - en sortant de l’UE, le peuple britannique ne place son destin qu’entre les mains d’un gouvernement national qui n’a pas du tout, bien au contraire, l’intention de rompre avec le libre-échange. C’est d’ailleurs le gouvernement britannique qui a beaucoup travaillé au caractère ultra-libéral de l’UE. L’Acte unique européen (1986), qui a établi la primauté juridique de la libre circulation, reflète l’offensive libérale menée à l’époque par Margaret Thatcher (3). Le secteur minier évoqué plus haut, particulièrement, a été détruit avec férocité, grâce au libre-échange notamment, durant le mandat de cette dernière (4). Cette orientation libérale des gouvernements britanniques a été confirmée par les gouvernements travaillistes de Tony Blair et Gordon Brown, précurseurs dans l’abandon de toute idéologie sociale-démocrate au profit du dogme libéral.

 Il est certain que le successeur de David Cameron, quel qu’il soit, ne remettra pas en cause ces choix du libéralisme et du libre-échange. Il sera issu du parti conservateur, très à droite sur le plan économique. Sans sortie du libre-échange, le tissu industriel du Pays de Galles et des Midlands ne sera pas rétabli. Il est à craindre que les déceptions populaires nées de l’absence de changement économique à prévoir engendreront une colère qui n’en sera qu’encore plus sensible aux discours identitaires d’extrême droite, utilisant l’immigration comme explication à tous les maux rencontrés par les classes populaires du pays. Comme a pu le faire Nigel Farage (Ukip) au cours de la campagne sur le Brexit, sans qu’il n’ait aujourd’hui aucun programme de politique économique, laissant d’ailleurs prospérer les rumeurs sur une non effectivité de sortie de l’UE, malgré le vote !



La gauche doit donc rapidement prendre position, de façon claire et tranchée sur l’UE. C’est une nécessité, si elle veut aujourd’hui accéder réellement au pouvoir, tant les différents scrutins dans les pays d’Europe ont démontré une grande défiance (justifiée) des peuples envers l’UE. C’est un devoir, car si cette position est peu audible, empêtrée dans des contradictions, un refus de principe d’envisager une sortie d’une UE ultralibérale, elle se verra déborder par l’extrême droite, qui pourra dicter les termes du débat : immigration et sécurité.

 Au Royaume-Uni, c’est ce qui est arrivé à Jeremy Corbyn, qui a pourtant conquis le parti travailliste  sur une ligne de gauche de combat, face à l’héritage blairiste. Choisissant de faire campagne pour le « Remain », de façon timide et non convaincue, il a laissé le terrain de la contestation à la frange la plus à droite du spectre politique britannique, sur les seuls sujets de l’immigration et de l’identité, sans parvenir à ce que les grands choix économiques britanniques et européens soient interrogés. C’est une terrible occasion manquée (5).

 Après le constat sur la rupture géographique créée par la mondialisation, Chapitre 2 écrivait dans son manifeste : « La capacité pour le peuple d’agir de nouveau sur son présent et son futur, la possession de sa souveraineté pleine et entière, y compris dans le cadre d’un projet européen, constituent les réponses à la crise démocratique de notre pays. Cette restauration de la démocratie, qui doit permettre de redonner sa voix à une majorité politique capable d’affronter dans un espace souverain les pouvoirs économiques et financiers, ne suffit évidemment pas. Ce n’est qu’un moyen, nécessaire mais non suffisant, pour une politique centrée sur la justice sociale et environnementale, l’égalité et la redistribution des richesses ».

 Cette analyse nous semble devoir être portée tout de suite, par la gauche en France, alors que l’UE est déjà devenue un enjeu central du débat politique, en vue des élections nationales de 2017. Et, malheureusement, comme au Royaume-Uni, le débat est aujourd’hui dominé par les personnalités et, surtout, par les thématiques de droite. Le résultat du vote britannique risque de renforcer encore cette tendance (6).

 La gauche doit, donc, le plus vite possible, exposer son programme européen. Si l’immigration a été un sujet central, la volonté des peuples de rompre avec l’UE qui les prive de toute souveraineté a constitué un déterminant important de leur vote. Constatant que l’UE constitue une machine juridique qui ne produit plus que libre-échange, déréglementation, dérégulation, privatisation, dumping et qu’elle n’est plus réformable (7), la crise grecque l’ayant démontré, la gauche doit clairement indiquer que la rupture avec l’UE devient incontournable et ce, pour des motifs économiques et sociaux. Privant les Etats de leur souveraineté, le cadre juridique libéral de l’UE rend caduc tout programme alternatif et le prive d’avance, de toute crédibilité.

 Ne plus appliquer les traités de l'UE, rompre avec le libre-échange, restaurer la souveraineté du peuple, proposer une nouvelle coopération entre Etats européens... : une fois ces préalables clairement posés et assumés, la gauche pourra porter avec énergie un ensemble de mesures économiques de rupture, qui en finissent avec le dumping et la concurrence des salariés et des territoires.



La gauche doit aussi porter un discours clair et courageux sur l’immigration. Ne pas tolérer des aberrations comme le statut communautaire des travailleurs détachés qui instille une concurrence mortifère entre salariés en Europe et afficher clairement la vocation d’accueil des populations réfugiées.

 De façon claire, prôner l’exact inverse de la politique « libérale-sécuritaire » (8) suivie par le gouvernement : utilisation des frontières pour en faire des instruments de régulation économique de l’espace sur lequel le peuple exerce sa souveraineté. Proposer des solutions durables d’accueil et d’installations des populations demandant le statut de réfugiés, en totale rupture avec  l’accord du 18 mars par lequel l’UE rejette sur la Turquie la responsabilité de l’accueil de populations en demande d’asile.

 Et faire enfin taire un Bernard Henri Lévy et son assimilation de la souveraineté avec la xénophobie et le racisme. Tout en l’interrogeant : si la démocratie se définit comme le régime politique dans lequel la souveraineté est exercée par le peuple, et compte tenu de la vision qu’il se fait de la souveraineté, quelle est sa vision de la démocratie ?

 


                                                                                                                                                                                                                                                                                            Morvan Burel, pour Chapitre 2

 

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(1) Reconnaissons à BHL de la suite dans les idées. Dans un article intitulé « la mémoire de la gauche, c’est le souci du monde contre cette saloperie qu’est le souverainisme », il précise « c’est quoi le souverainisme ? C’est l’idée que le droit n’existe pas ou qu’il est, plus exactement, soumis à la loi des frontières ». Dans ce même article, il critique Jean-Luc Mélenchon, accusé « d’attaquer François Hollande » « avec des accents qu’on dirait pris à Marine Le Pen ». Libération du 3 février 2016.

(2) Sur le cas particulier du Pays de Galles, voir par exemple, Jo Hunt, « Il ne suffit pas d’appuyer sur un interrupteur pour sortir de l’UE » ; Libération, 25 et 26 juin 2016

(3) Sur ce sujet, voir Aurélien Bernier « Désobéissons à l’Union européenne », Mille et une nuits, 2011.

(4) Sur la grande grève des mineurs du Yorkshire, voir l’extraordinaire roman de David Peace, GB 84, Rivages/Noir, 2006

(5) Voir par exemple : « Classe politique : anarchy in the UK », Libération, 27 juin 2016

(6) Ainsi, il est difficile de croire que lorsqu’il énonce que le projet européen qu’il défend « c’est des frontières et la défense de nos intérêts économiques », il est difficile de croire que le très droitier Bruno Le Maire envisage le rétablissement du protectionnisme économique. Parions plutôt sur une fermeture aux réfugiés… (Libération, 25 et 26 juin 2016).

(7) Voir à ce propos : « Brexit : l’Allemagne refuse plus d’intégration de la zone euro », La Tribune, 24 juin 2016 : à l’issue du vote britannique, le gouvernement allemand a immédiatement rejeté la possibilité de réformer l’UE ordolibérale. Réduisant une nouvelle fois en miettes les fantasmes « d’Europe sociale » dans le cadre de cette UE.

(8) Ou, de façon plus explicite, de « xenophobic liberalism », comme le dénomme le texte « Democracy and Popular Sovereignty instead of Neoliberal Integration and a failed Euro-System”, qui prône une rupture avec l’UE sur la base de constats et d’un programme de gauche.