Dans le cadre de l’élection présidentielle française 2017, le groupe de réflexion et d'action politique Chapitre 2 s’intéresse au rapport qu'entretient la gauche à la construction européenne.

Chapitre 2 a élaboré un questionnaire adressé aux différentes composantes de la gauche et de l'extrême-gauche françaises afin de comprendre comment celles-ci perçoivent cette thématique et de mieux cerner la méthode qu'elles compteraient employer pour gérer la contrainte européenne dans l’hypothèse où elles parviendraient au pouvoir étatique. Voici la réponse du Nouveau parti anticapitaliste (NPA).


Réponses de l’équipe de campagne du NPA autour de Philippe Poutou


  1. Quel jugement portez-vous sur la construction européenne actuelle ? Que pensez-vous en particulier de son contenu démocratique, social et écologique?

Une catastrophe ! La construction européenne réelle a été pensée avant tout pour aider les dirigeants d’entreprises du continent (selon l’idéologie postulant que ce sont eux qui portent le progrès). Elle a enfourché une aspiration réelle des populations européennes d’en finir avec les frontières, les obstacles à la communication et les risques de guerres, et l’a retournée pour bâtir un nouveau carcan. Confrontée à l’exacerbation de la concurrence dans la crise mondiale, elle s’est consolidée comme un instrument essentiel de destruction des acquis sociaux dans chaque pays européen, de refus de toute mise en cause démocratique, de double langage en particulier sur l’écologie. Elle a réussi le prodige de délégitimer toute mesure supranationale en la faisant apparaître comme totalement techno-bureaucratique et contre les intérêts des populations, et à nourrir vigoureusement la remontée des idéologies les plus nauséabondes du 20ème siècle.

  1. Vous avez une baguette magique : décrivez-nous la construction européenne de vos rêves.

Une assemblée constituante bouillonnante, permettant de coordonner à un niveau international la révolution des peuples européens ayant renversé le pouvoir des puissances d’argent et, par d’immenses débats libres et démocratiques, prenant à bras le corps les problèmes essentiels des populations : donner du travail à toutes et tous, planifier la résolution des crises du logement, de la santé, de l’éducation et de la formation, de l’agriculture, des droits de toutes les couches spécifiquement opprimées. Une telle construction européenne discuterait des expériences nouvelles et enthousiasmantes des uns et des autres, viserait à aider d’autres ensembles internationaux à se libérer de l’emprise du profit, de la concurrence et de la guerre, et prendrait en charge les questions qui ne trouvent pas de solution à un seul niveau national, avant tout liées aux questions d’écologie et d’échanges : transport, énergie, échanges équilibrés, aide au développement pour remplacer la situation de pillage du Tiers Monde par une recherche commune des solutions aux désastres actuels que sont les guerres, la rareté des terres, de l’eau et des matières premières, les pandémies, la destruction de la bio-diversité, etc…

  1. Podemos défend l’idée qu’une majorité de gouvernements de gauche au Conseil européen pourrait dévier la trajectoire européenne vers la gauche. Partagez-vous ce point de vue ? Si oui à quelle échéance pensez-vous qu’une telle majorité puisse voir le jour ?

Pour nous, la question de gouvernements pouvant dévier la trajectoire de l’UE n’a de sens que dans la dynamique populaire de transformation sociale et démocratique sur laquelle ils peuvent reposer. Le débat dans Podemos, avec tout son intérêt et ses limites actuelles, est celui du rapport de force imaginable pour forcer les dirigeants de l’Europe néolibérale à reculer. Il est clair qu’il faudra une sacrée pression d’en bas, difficile à imaginer dans la conjoncture actuelle, pour imposer une autre Europe ! Mais dans un monde aussi mouvant que celui que nous connaissons, on voit comme les choses peuvent changer très vite - pour le pire comme, nous l’espérons encore, pour le meilleur ! Dans tous les cas, un projet de rupture dans un pays de l’UE ne peut sûrement pas intégrer dans sa stratégie un appui des gouvernements sociaux-démocrates qui assument comme ceux de droite des politiques libérales.

  1. Si votre parti arrive au pouvoir avant l’émergence de cette majorité de gauche, quelle sera la nature de vos rapports avec les gouvernements des autres Etats membres et les institutions européennes ?

Dans un pays comme la France, autant marqué par la « monarchie républicaine » de la 5ème République, l’arrivée au pouvoir de partis qui veulent tout reconstruire de l’Union Européenne ne peut pas être une action électorale/bonapartiste. Nous n’envisageons pas un président, ou un parti leader, jouant sur ces institutions pour une politique plébiscitaire et posant ses conditions en Europe, de gouvernement à gouvernement à l’image de ce qu’on voit à l’heure actuelle. D’abord, nous imaginons qu’un pouvoir auquel participerait le NPA, compte tenu de notre positionnement anticapitaliste serait pluriel, basé sur des assemblées mobilisées dans un très fort mouvement social de contestation de l’ordre établi et de transformation d’ensemble de la société – et qu’il serait aussi confronté à une lutte féroce des oligarchies française et européennes pour le renverser. La France étant un pilier de l’Union Européenne, il s’agirait de prendre les décisions qui apparaîtraient nécessaires en désobéissant aux principes néolibéraux de l’Union Européenne, en s’adressant aux peuples au dessus des gouvernements, en justifiant les mesures prise par l’intérêt général de manière à la fois ferme et pédagogique, en refusant tout sacrifice pour les principes absurdes de l’Euro ou du Traité de Lisbonne – l’enjeu étant de ne pas être totalement ligotés en  quelques semaines ! Il n’existe pas de gouvernement anti-austérité ou antilibéral en Europe et le cadre institutionnel de l’Union amplifie ce caractère libéral. Le rapport ne peut être que conflictuel dès le premier jour d’un gouvernement anti-austérité. Le dialogue à ouvrir immédiatement serait avec les autres populations de l’UE, les mouvements syndicaux et populaires pour agir ensemble. La diplomatie feutrée à Bruxelles ou Strasbourg serait un étouffoir aux antipodes de nos intérêts.

  1. Entendez-vous alors mener la bataille pour la renégociation des traités ? Sur quels points ? Quels pays pensez-vous avoir à vos côtés ? D’après-vous combien de temps durera l’ensemble du processus ? Ce temps est-il compatible avec les urgences à traiter ?

Nous prendrions, sans attendre une nouvelle discussion institutionnelle, les mesures nécessaires même si elles sont contradictoires aux Traités. Nous sommes pour mettre à bas l’ensemble du système de l’Union européenne, fait sans et contre les peuples. Dans tous les cas, nous nous émanciperions tout de suite des chaînes institutionnelles et réglementaires de l’Union, dès lors qu’elles sont contraires aux exigences sociales de première urgence.

  1. Chapitre 2 considère que votre programme économique et social ne pourrait pas s’appliquer au lendemain de votre élection en raison des contraintes imposées par l'UE. Considérez-vous qu'il pourra l'être, totalement ou partiellement, lors de vos négociations avec les partenaires européens ? Cela ne nécessitera-t-il pas alors une rupture assumée, même temporaire, avec les traités européens ? Dans ces conditions, pourquoi la sortie unilatérale de la zone euro, voire de l’UE, ne serait-elle pas envisagée directement ?

L’expérience grecque montre bien que les dirigeants européens mettraient tout en œuvre pour bloquer un gouvernement anticapitaliste, anti-austérité. Nous mettrions tout de suite en œuvre un programme d’urgence qui imposerait évidemment immédiatement la prise en main des banques et des échanges financiers. Avec les mesures sociales sur les salaires, l’emploi, les retraites, ce seraient les premières urgences. En cela, évidemment, la rupture serait immédiate avec les traités et les règles communautaires. Et nous serions immédiatement prêts à utiliser tous les moyens pour empêcher une asphyxie financière : émission d’euros sans contrôle de la BCE, double monnaie, sortie de l’euro. Mais la sortie immédiate de l’euro, en tant que telle, n’est pas la réponse miracle. Par contre, nous n’aurions aucune hésitation à la mettre en œuvre dans ce processus. Tout cela ne serait évidemment possible que par une forte mobilisation populaire, créant le rapport de force suffisant, bloquant toutes les manœuvres de sabotage économique ou politique. Il s‘agit de rassembler par des démonstrations pratiques des couches populaires qui comme on l’a vu en Grèce, ont des a priori différents sur l’UE et l’Euro en soi, sous peine de ne pouvoir compter sur une majorité populaire qui est indispensable face à la détermination des possédants.

  1. Aujourd'hui, toute interrogation sur une éventuelle sortie de l'euro, voire des traités, est bien souvent taxée de nationaliste, parfois même de xénophobe. Jugez-vous cette accusation justifiée ?

Ce qui est nationaliste et xénophobe, c’est faire croire aux travailleurs de ce pays que si cela va mal, c’est à cause des « autres » : pêle-mêle, les migrants et les travailleurs des autres pays d’Europe. La campagne du Brexit a été xénophobe. Les responsables du chômage et de l’austérité sont dans nos propres pays. Nos propositions ne visent pas à s’enfermer avec eux dans nos frontières reconstruites, cela n’améliorerait en rien la situation des travailleur-se-s du pays. Par contre, les traités et la monnaie ont été mis sur pied par les dirigeants, notamment français et allemands, pour suivre les intérêts des grands groupes industriels et commerciaux. Nos propositions imposeraient un combat au sein de l’espace national et la recherche d’alliance au niveau européen, un message aux autres travailleurs de l’Union européenne pour conjuguer nos forces afin de mettre à bas ce système qui est nuisible pour tous.

  1. Comment analysez-vous l’action d’Alexis Tsipras depuis sa prise de pouvoir en Janvier 2015 et en particulier durant l’été 2015 ? A sa place qu’auriez-vous fait ?

Avant même la victoire de Syriza en janvier 2015, Tsipras avait donné aux banques et aux institutions européennes la garantie qu’il ne remettrait en cause ni la dette ni les engagements des gouvernements précédents. Pourtant, il y avait une contradiction présente dès le départ : mettre en œuvre les engagements pris, même ceux édulcorés pris à Thessalonique en septembre 2014, impliquait un affrontement avec les institutions européennes, la rupture des engagements pris par les gouvernements précédents. On ne peut pas courir un 5000 m avec des boulets aux pieds. L’argent versé par l’Etat grec au premier semestre 2015 n’a servi qu’à rembourser les banques allemandes et françaises notamment, en aucun cas à financer le programme de réformes sociales réclamées par le peuple grec. Au contraire, les privatisations n’ont pas cessé. En juillet, devant le nouveau diktat de la Troïka, le peuple grec a réaffirmé clairement son refus de la soumission à la BCE et au Conseil des ministres européen. Malgré cela, Tsipras a capitulé. Le chemin à suivre était d’appliquer le programme anti-austérité plébiscité deux fois dans les urnes et pour cela suspendre tout remboursement de la dette et prendre des mesures sociales d’urgence, tout en prenant le contrôle du système bancaire, en se donnant les moyens de mobiliser le peuple grec, et les autres peuples européens dont la solidarité était nécessaire. 

  1. Pour vous le Brexit est-il une bonne nouvelle ? Un tel référendum doit-il être une source d’inspiration pour les autres pays européens ?

Non, ce n’est pas une bonne nouvelle. Ni en Grande Bretagne ni en Europe, ce vote n’a représenté un coup d’arrêt aux politiques d’austérité. Une majorité de travailleurs anglais a voulu voter contre l’Union européenne, responsable de la misère sociale. Malheureusement, ce n’est pas la City qui a été visée par le vote des Anglais mais les travailleurs étrangers présents au Royaume Uni. Et maintenant, ce sont les travailleurs autochtones qui vont subir une nouvelle flambée de mesures d’austérité, alors que les entreprises seront encore moins imposées. Pour nous, le combat contre l’Union européenne, ses Traités et sa monnaie doit se mener dans le cadre d’un combat pour des mesures stoppant l’austérité et imposant une autre répartition des richesses, en s’attaquant aux profits des grands groupes capitalistes. Sans cela le combat contre l’UE devient un couteau sans manche, dont la lame se retourne contre les classes populaires. Un simple vote « d’Eurexit » ne suffit pas à mettre en œuvre cette politique. De même, une sortie de l’eurozone en tant que telle ne réglerait aucun des problèmes d’emploi et de protection sociale auxquels est confrontée la population du pays.

  1. Est-il possible de reprendre à l’Union européenne le monopole de l’Europe ? Est-on condamné à lutter au sein de l’UE, ou peut-on envisager de construire une nouvelle association européenne - rebaptisée - sur des bases entièrement nouvelles ? Si oui, lesquelles ?

Tous les pays d’Europe sont aujourd’hui soumis, à un niveau ou à un autre, aux règles de l’UE. Nous sommes pour mettre à bas un système et des institutions forgées, construites dans le seul intérêt des grands groupes capitalistes. C’est l’intérêt commun de tous les peuples, de tous et toutes les travailleur-se-s d’Europe. L’UE n’est pas réformable, mais le combat commun contre elle démarre évidemment au sein de l’UE, pour en briser les chaînes. Mettre à bas ce système est possible et indispensable, mais cela exige de créer un rapport de force dans lequel il faudra l’action solidaire de nous tous et toutes en Europe.

  1. La construction européenne est aujourd’hui fondée sur le primat de la guerre économique totale entre les peuples qui la constituent. Dès lors pensez-vous que ce cadre institutionnel soit compatible d’une démarche internationaliste ? Quelle conclusion en tirez-vous ?

Pour paraphraser Paul Valéry, on pourrait dire que cette guerre économique fait combattre des hommes et des femmes qui ne se connaissent pas pour le profit des grands groupes capitalistes qui se connaissent mais ne se combattent pas. Les capitalistes, pour leurs intérêts jouent au sein de l’UE sur les différences de TVA et de coût du travail, mais eux sont tous organisés au niveau international pour construire cette chaîne de valeurs, en aucun cas au sein de frontières nationales. Et justement le cadre institutionnel forgé par l’UE a été l’abaissement de toutes les frontières douanières, la permutabilité totale au sein de l’UE. Cela nous impose d’autant plus de nous mettre au même niveau d’action internationale pour défendre ensemble nos droits sociaux.

  1. Alain Madelin voyait en la construction européenne une « assurance-vie contre le socialisme », qu’en pensez-vous ? Croyez-vous qu’une démarche anticapitaliste puisse aujourd’hui s’inscrire dans le cadre de l’Union Européenne et de l’Euro ? Si oui comment ? Si non quelle conséquence en tirez-vous ?

D’un côté, les capitalistes européens se sont organisés à l’échelle européenne. L’UE est leur création pour défendre leurs intérêts en essayant de réduire à néant tous les acquis sociaux obtenus au sein des Etats nationaux. Donc, c’est bien une machine de guerre antisociale. Mais elle a réduit à néant les vieilles frontières qui opposaient les peuples d’Europe. Paradoxalement, cela met en lumière que nous avons tous, par-delà ces frontières qui n’existent plus, des intérêts communs à défendre. Nos ennemis sont dans nos propres pays et nos amis dans l’Europe entière. Le combat n’est donc pas pour nous dans le cadre des structures de l’Union, mais il est bien dans le cadre de l’Europe.