Jacques Sapir, économiste hétérodoxe et figure emblématique de la gauche critique, était présent à l’université de rentrée du Front National (FN) en ce mois de septembre 2016. Il y a participé par vidéo interposée, son message étant diffusé à l’occasion d’un débat sur le brexit. Certes il y avait eu des précédents. D’abord intervenant régulier aux congrès de Debout La France - le parti de droite souverainiste de Nicolas Dupont-Aignan - Sapir était allé plus loin à l’été 2015 en évoquant la possibilité d’une alliance à terme avec le Front National si toutefois celui-ci parvenait à évoluer sur différents points jugés aujourd’hui problématiques. Sa participation aux estivales du parti frontiste marque une nouvelle étape importante dans cette évolution de l’intellectuel souverainiste. Que doit-on en penser ?

A tout seigneur tout honneur, commençons par reconnaître à Sapir l’immense mérite d’avoir doté la gauche française d’une pensée critique cohérente sur ces deux sujets économiques majeurs que sont le libre échange et l’euro. Fervent défenseur du protectionnisme commercial et du contrôle des capitaux, partisan revendiqué d’une sortie de l’euro et d’une rupture avec l’Union Européenne, il est fin connaisseur de ces problématiques qu’il a abondement étudiées avec le niveau de détails et de rigueur qu’on ne peut manquer de lui reconnaître. Il a théorisé et scénarisé la paralysie qui résulte aujourd’hui de la contrainte internationale en générale et européenne en particulier, et en a tiré les conséquences logiques en défendant avec raison l’idée selon laquelle une politique économique de gauche serait souverainiste ou ne serait pas.

Il s’est alors retrouvé confronté à l’incompréhension majoritaire de sa famille politique, la gauche critique donc, qui campe encore pour l’essentiel sur des positions altermondialistes et altereuropéistes : « Oui cette mondialisation est mauvaise mais une autre mondialisation pourrait lui être substituée et non cette Europe ne nous convient pas mais une autre Europe pourrait la remplacer. » Quand ? Comment ? Cela n’est pas généralement pas précisé et pour cause : les structures supranationales en question sont tout bonnement irréformables en l’état actuel des choses. Pourtant le Parti de Gauche (PG), le Parti Communiste Français, l’extrême gauche trotskyste,  ATTAC, la fondation Copernic ou encore la majeure partie des « économistes atterrés », tous restent majoritairement entêtés dans ces contradictions qui les empêchent de prendre à bras le corps la question de la souveraineté économique - commerciale, monétaire ou autre. C’est qu’ici derrière la souveraineté on entrevoit (à raison) la nation et derrière la nation on entrevoit (à tort) l’extrême-droite, à laquelle il ne faut pour rien au monde se retrouver assimilé. Il en découle dès lors une crédibilité tendanciellement nulle du programme économique et social de cette famille politique, dont le grand public a intuitivement fort bien compris qu’il ne saurait être applicable dans le contexte international qui est le notre aujourd’hui - du moins tant qu’on se refusera à s’en extraire, naturellement.

Prenant acte de ce fait et probablement fatigué de ses prêches souverainistes dans le désert d’une gauche qui persiste à ne pas l’être, Sapir a donc commencé à chercher ailleurs une majorité qu’il ne pensait pouvoir trouver dans son seul camp originel. Il a donc développé l’idée d’un front de libération nationale dont le principe serait d’unir, par delà le clivage droite-gauche, les souverainistes de tous horizons afin de dépasser la masse critique permettant la prise de pouvoir à brève échéance. Ayant commencé par échanger avec la droite souverainiste, celle de Dupont-Aignan, il dialogue aujourd’hui avec l’extrême-droite, celle de Marine Le Pen. Gageons que la gauche non souverainiste ne manquera pas d’y voir la confirmation de ses craintes : le souverainisme ne saurait donc être de gauche et mènerait inévitablement à l’extrême-droite. Les médias dominants, quant à eux, jubileront encore davantage : ça y est c’est démontré, les extrêmes se rejoignent ! La sortie de l’euro, le Front National et le IIIème Reich sont bien une seule et même chose, nécessairement mauvaise, et nous voilà donc définitivement dispensés de réfléchir à ce sujet. Ouf.

Sapir commet ainsi à notre sens une première erreur, et non des moindres : il prend le risque de rendre inaudible sa position souverainiste au sein de la gauche critique alors même que, quoi qu’on en dise, une évolution sensible commençait à s’entrevoir au sein de cette dernière et qu’il n’y était probablement pas pour rien. Lordon, Durand, Giraud, Halimi, Nikonoff, Ruffin et bien d’autres, désormais les défenseurs du protectionnisme ou de la sortie de l’euro ne sont plus si minoritaires que cela à gauche. Le PG évolue fortement sur le sujet et nous serions d’une mauvaise foi patente en ne remarquant pas quelque tournant souverainiste, encore timide certes mais néanmoins explicite, dans la campagne de Jean-Luc Mélenchon en vue des présidentielles de 2017. Certes ce mouvement n’est probablement pas aussi rapide et aussi franc qu’il pourrait l’être, mais la meilleure façon de le confirmer et de l’accélérer est bien de rassurer les forces de gauche hésitantes ou réfractaires en insistant sur l’absence totale de relent nationaliste et xénophobe dans une démarche qui est uniquement économique et technique. Ce à quoi ne contribue pas vraiment un rapprochement du principal économiste de ce courant avec le Front National…

Mais l’erreur tactique se double nous semble-t-il d’une erreur de fond. En effet, laissant entendre que le programme économique du FN a évolué vers une ligne pertinente qui serait à la hauteur des enjeux actuels, Sapir lui concède ici ce qu’il ne mérite nullement. Car enfin admettons que l’on puisse passer sous silence le passé du Front National et son positionnement sur les sujets sociétaux et migratoires (ce qui est déjà beaucoup demander). Prenons également pour acquis le souverainisme économique du FN, en feignant d’ignorer qu’il est totalement muet sur la question  du contrôle des capitaux et qu’il est des plus ambigus sur la question de la sortie de l’euro - Référendum ? Négociation ? Sortie unilatérale ? Le discours varie sans cesse et ne convainc pas. Supposons tout cela donc, et imaginons l’espace d’un instant que le FN ne soit plus un parti d’extrême-droite et qu’il ait véritablement pour projet de rompre avec la mondialisation et avec l’Union Européenne. La question est alors : pour quoi faire ?

Réponse : pour assouplir le droit du travail, remettre en cause les 35 heures, baisser les dépenses publiques de 60 milliards d’euros et diminuer les impôts sur les sociétés - autant d’éléments qui figurent dans le pré-programme économique qu’a présenté le FN au début de l’été. On est alors sérieusement en droit de se demander quelle est l’utilité de la manœuvre. Car enfin à quoi bon s’affranchir de la mondialisation libérale et de l’Europe libérale si c’est pour mettre en œuvre un programme national…libéral. Si le but est de diminuer l’impôt sur les sociétés alors restons donc dans la mondialisation : le dumping fiscal qu’elle orchestre et la dynamique libérale qu’elle impulse continueront mécaniquement de produire l’effet recherché – en effet c’est bien depuis son avènement que l’impôt sur les bénéfices est passé de 50% dans les années 80 à 33% aujourd’hui. Et si l’objectif est de baisser les dépenses publiques alors restons donc dans l’Union Européenne : rien ne saura mieux qu’elle nous contraindre à l’austérité en gravant dans le marbre des règles d’équilibres budgétaires insensées et en nous soumettant à la pression totalitaire des marchés obligataires.

Le souverainisme économique n’est pas une fin en soi, c’est un moyen technique. Il permet simplement au gouvernement de redevenir maître de son destin économique, mais ne présuppose en rien de l’usage qui sera fait de cette liberté retrouvée. Et redevenir libre pour continuer à se comporter en esclave (du libéralisme) ne présente guère d’intérêt. Le souverainisme est donc nécessaire, mais il n’est pas suffisant : il doit être suivi d’une politique économique de gauche, faite de relance budgétaire, de relance salariale, de révolution fiscale, de transition écologique et, enfin, de coopération internationaliste. Sans cela, il faut le dire clairement, la démarche souverainiste n’aura pas la moindre utilité économique et sociale. Une politique souverainiste sera de gauche ou ne servira pas.

Or de tout cela Sapir ne semble que faiblement tenir rigueur au Front National, pour aujourd’hui – il participe à leur université d’été – comme pour demain. En effet les conditions qu’il pose en vue une potentielle future alliance ne portent pas essentiellement là-dessus : il faudrait que le FN renonce à la préférence nationale et qu’il clarifie son rapport à l’Islam, telles sont les deux thématiques principales qui sont mises en avant par l’intéressé. Mais d’un renoncement au libéralisme il n’est pas fréquemment question, là où on attendrait d’un économiste antilibéral de ce calibre qu’il en fasse rien moins que son cheval de bataille fondamental ! En la matière l’honnêteté imposerait donc de critiquer l’irréalisme libéral du FN avec la même fréquence et la même véhémence que l’on critique l’irréalisme (alter) européiste de la gauche critique. Ce n’est clairement pas ce que fait Sapir aujourd’hui.

De ces deux erreurs, tactique et théorique, on ne peut qu’être profondément attristé. Mais tous les intellectuels, même les plus érudits, on droit à leur moment d’égarement, qui plus est quand leur famille originelle peine à entendre leur message d’avant-garde. Espérons donc que Jacques Sapir saura reprendre la place qui lui revient de droit : celle de figure emblématique du souverainisme…de gauche. A l’heure où les lignes commencent enfin à bouger il y a encore fort à faire pour permettre le basculement majoritaire et définitif des forces progressistes sur ce sujet là, et Sapir se doit ici d’être au côté de ses illustres confrères précités – au premier rang desquels un Frédéric Lordon continue par exemple à faire merveille.

En ces temps troublés et complexes nul ne saurait formuler un jugement définitif à l’encontre d’une personnalité de premier plan en proie au doute et à l’interrogation. Le mouvement amorcé par Sapir peut donc parfaitement s’inverser et l’éloignement se muer en rapprochement sans qu’il faille alors lui tenir rigueur de cet aller-retour. Cela dépend de lui, c’est évident, mais cela dépend aussi de l’attitude à venir de la gauche critique sur les sujets en question et de sa capacité à intégrer la thématique souverainiste dans sa réflexion. Car enfin la critique à l’encontre de celui qui s’éloigne ne suffit pas, et il ne faut pas omettre la critique visant ceux qu’ils l’ont fait s’éloigner. Lors d’une séparation les torts sont toujours partagés.

Qu’avant d’hurler au fascisme et d’oublier ce faisant l’œuvre d’un de ses meilleurs économistes la gauche fasse donc son autocritique : comment a-t-elle pu laisser filer un Sapir qui, depuis des années, lui fournit une analyse qui permettrait de crédibiliser fortement son programme ? Et comment a-t-elle pu l’amener, de fil en aiguille, à ce weekend de septembre où il est allé errer à l’université de rentrée du Front National... ?

 

Clément CAUDRON, membre de Chapitre 2