François Fillon est arrivé largement en tête du premier tour des primaires de la droite et du centre avec 44% des suffrages exprimés. Faisant mentir sondages et commentateurs, devançant l’immense favori Juppé, éliminant l’ancien président Sarkozy, cette victoire a d’ores et déjà créé l’événement et ce avant même sa confirmation annoncée lors du second tour à venir.

Toutefois ce qui est un séisme du point de vue des apparatchiks de LR et du microcosme médiatique est cependant d’un intérêt objectif fort limité. Rappelons en effet que l’opération vise à départager sept candidats LR libéraux afin de désigner leur champion libéral destiné à éliminer un PS libéral du premier tour des présidentielles pour finalement vaincre un candidat FN libéral lors du second. Sur le fond l’enjeu est minime donc, et il ne saurait en être autrement dans des institutions aussi antidémocratiques que celles de la Vème République, qui plus est couvertes par des médias dont la partialité n’a d’égal que la médiocrité.

Cependant, à la différence du spectacle qui nous est habituellement offert, le discours tenu par François Fillon a une vertu de taille qu’on ne saurait ignorer : l’honnêteté. C’est qu’ici le libéralisme ne prétend pas se cacher derrière un vernis social (bien craquelé) comme chez Valls et Macron ou derrière un supposé souverainisme (théâtral) comme au Front National. Il est bel et bien ultra et s’assume comme tel, voilà qui a donc le mérite de la clarté. Depuis Reagan, Thatcher, Le Pen père ou Madelin tout le monde continuait de faire dans le libéralisme, certes, mais personne n’osait plus le dire. Ou alors à voix basse, et en prenant bien soin d’adjoindre toute une série de termes complémentaires - progressiste, conservateur, fédéraliste, souverainiste - maladroitement voués à nous faire oublier le fond de l’affaire.

Ici donc nulle entourloupe mais le visage clair et net de l’ultralibéralisme intégriste : le duo rigueur budgétaire / politique de l’offre est idéologiquement brandi comme un étendard et ses curseurs quantitatifs sont poussés au maximum. 500 000 suppressions de postes de fonctionnaires, 50 milliards d’euros de réductions de charges et de baisses d’impôts pour les entreprises, il ne s’agit pas de faire dans la demi-mesure.

Le fait que jamais une austérité budgétaire n’ait fonctionné en période de stagnation économique ne paraît pas émouvoir l’ancien premier ministre : échec en Europe du Sud depuis 2011, échec en Russie et en Argentine dans les années 90, échec dans tout l’Occident lors de la grande dépression des années 30, il semble que la liste ne soit pas suffisamment longue pour qu’il vienne à s’en inquiéter.

Comprimer les dépenses publiques c’est réduire les débouchés des entreprises, donc faire stagner l’activité économique et donc faire reculer les recettes fiscales. La baisse des recettes annule ainsi la baisse des dépenses et le déficit ne diminue pas. La dette continue donc d’augmenter fortement. Dans le même mouvement la stagnation de l’activité et la faible inflation qui lui est corrélative n’entrainent qu’une augmentation du PIB minime voire négative. Les deux phénomènes conjugués aboutissent ainsi à une explosion du ratio dette/PIB, soit l’inverse de l’objectif recherché.

Fillon n’est d’ailleurs guère plus inspiré lorsqu’il présente des réductions de charges massives comme étant la dernière des trouvailles. Un impôt sur les bénéfices qui a chuté de 50 à 33% entre le début des années 80 et aujourd’hui, des exonérations de cotisations sociales cumulées d’environ 30 milliards d’euros depuis les années 90, 40 milliards de cadeaux supplémentaires sous le quinquennat Hollande via le pacte de compétitivité et le CICE…et il faudrait encore y ajouter 50 milliards annuels supplémentaires ? Voilà qui n’est pas sérieux. Car ces différents allégements, systématiquement accordées sans contrepartie, ne se traduisent bien évidemment jamais par la moindre embauche ou le moindre investissement. Le bilan du CICE a déjà été effectué en la matière : les ristournes accordées ont directement été affectées aux dividendes des actionnaires et aux salaires des hauts dirigeants.

Si l’emploi ne bénéficie en rien de cette politique de l’offre, les finances publiques et les comptes de la sécurité sociale en pâtissent quant à eux lourdement, et là est clairement une des causes majeures – réelle et non fantasmée – de l’explosion de nos déficits. C’est qu’en effet, comble de l’ironie, austérité budgétaire et politique de l’offre ne sont pas simplement des politiques insensées lorsqu’on les considère séparément ; elles sont qui plus est entièrement incompatibles. Il nous suffit ici de constater que les grandes politiques de l’offre que furent les mandats Reagan et Bush Jr se traduisirent toutes deux par un alourdissement colossale de la dette publique américaine le tout, cela va sans dire, sur fond d’explosion des inégalités, de la pauvreté et même du chômage (dans le cas Bush du moins).

Les libéraux - ultra, néo ou quel que soit leur préfixe - sont ainsi de parfaits usurpateurs lorsqu’ils se présentent en artisans du plein emploi et du déficit zéro. Trente ans de gestion keynésienne de l’économie française (du milieu des années 40 au milieu des années 70) ont amené le plein emploi, 5% de croissance annuelle, un endettement quasi nul et une inflation sous contrôle. Quarante ans de gestion libérale de l’économie (les quatre décennies suivantes) ont produit 10% de chômage, une alternance de croissance molle et de récession, une dette publique colossale et une déflation mortifère. Qu’à l’honnêteté succède donc maintenant la lucidité, celle consistant à reconnaître que l’ultralibéralisme est la préhistoire de la politique économique - et certainement pas son avenir.

François Fillon gagnera donc peut-être dimanche prochain. Il gagnera peut-être en 2017. Peu importe d’ailleurs, puisqu’un Juppé, un Macron, un Valls ou un Hollande ne seraient probablement pas moins libéraux que lui dans la pratique : d’une idéologie aux autres il n'y a qu’une question de degré et le degré en question sera bien vite fixé par la contrainte mondiale et européenne (et non par le programme de l’élu). Toutefois ce triste sire aura eu le mérite, en mettant explicitement sur la table ses thèses ultralibérales, de nous fournir l’occasion d’en redémontrer une fois de plus l’inanité intrinsèque.

En s’employant à allier ces thématiques économiques rétrogrades à une vision de la société qui l’est tout autant - réactionnaire catholique oblige - Fillon s’érige donc finalement en figure emblématique, si ça n’est caricaturale, de la droite pure et dure que nous avons vocation à combattre. Nous n’allons pas nous en priver.

 

Clément Caudron pour Chapitre 2