Ce dernier aspect mériterait une véritable analyse stratégique. Nous nous contenterons ici de noter son caractère encore allusif, alors que l’intégration européenne s’est déroulée jusque-là sous la protection militaire des Etats-Unis. Grâce à elle, les Etats-membres successifs ont eu le loisir de définir un projet de pacification de leurs relations en interne, et de penser l’UE comme une puissance civile plutôt que militaire. L’auraient-ils voulu, et le voudraient-ils aujourd’hui, que des obstacles structurels se seraient dressés et se dresseraient encore. L’absence de fédéralisme, dans ce qui est encore une Union d’Etats aux positions géopolitiques distinctes, ainsi que la répartition inégale des capacités de défense, rendent très délicate une mise en commun de l’outil militaire au service d’une doctrine de défense commune. Le seul compromis possible consisterait en un échange de bons procédés entre une France disposée à partager sa force de dissuasion, et une Allemagne lâchant du lest sur les contraintes budgétaires (au moins en matière militaire).


Le déficit de crédibilité d’un tel scénario nous ramène aux propositions institutionnelles et socioéconomiques de B. Hamon, dont le projet s’inscrit parfaitement dans la réponse désormais dominante des sociaux-démocrates aux problèmes de l’intégration européenne. Parce qu’ils ne croient pas aux capacités des Etats-nations seuls dans la mondialisation, et parce qu’ils sont convaincus qu’un recul de l’intégration profiterait soit aux nationalistes, soit aux néolibéraux (qui se contenteraient bien, il est vrai, d’un grand marché unique fondu dans un grand marché mondial), les sociaux-démocrates ne voientpas d’autre solution qu’un approfondissement de l’intégration, mais dans un sens plus démocratique et social. C’est ce qu’a expliqué B. Hamon au Mondeavec cette image : « si on arrête de pédaler, on tombe du vélo ». Avant d’ajouter aussitôt que pour lui, la conduite du changement serait « démocratique », afin de « mettre l’austérité en minorité » dans le cadre actuel de l’UE.


La formule est intéressante, car elle traduit une inflexion dans l’orientation sociale-démocrate évoquée à l’instant. L’heure n’est plus tout à fait, convenons-en, aux vagues promesses d’« Europe sociale ». À ce titre, il ne faut pas oublier que le programme de B. Hamon a été pensé par des universitaires indépendants ayant analysé les dysfonctionnements de l’UE depuis la crise, ainsi que par des eurodéputés connus pour avoir tenté de re-politiser le Parlement européen, à rebours du consensus auquel fonctionne depuis des décennies le gouvernement de l’Europe. Premièrement, le lien est identifié entre des politiques injustes et le cadre institutionnel qui les permettent, d’où des propositions de réforme inédites de ce cadre. Deuxièmement, ces réformes assument de se concentrer sur le noyau le plus intégré, la zone euro, dont les politiques affectent davantage encore les populations que l’existence du marché unique. Remarquons qu’il s’agit là de préoccupations très cohérentes avec l’évolution de tout un pan mainstreamdes études européennes. Le professeur Mario Telò, par exemple, défend explicitement l’idée selon laquelle l’Europe sera marginalisée ou dysfonctionnelle, à moins qu’elle ne se résolve à une intégration en cercles concentriques et à reposer davantage sur la légitimité de la participation citoyenne. En même temps, Telò prévient à juste titre que « la démocratie au niveau régional ne pourra jamais être une copie des démocraties étatiques nationales ».


C’est justement cet écart entre d’un côté le « possible » communautaire, et de l’autre côté les éventuelles attentes de gauche exprimées par un corps souverain national (en l’occurrence la France), qu’il faut explorer davantage. Nous proposons de nous focaliser sur la proposition de créer une Assemblée parlementaire de la zone euro, parce qu’elle est la plus neuve et la plus centrale dans le discours du candidat socialiste, mais également celle qui concentre les contradictions et angles morts de l’approche sociale-démocrate. On en trouvera le détail ici, que l’on peut résumer de la façon suivante : cette Assemblée serait composée aux 4/5e de parlementaires nationaux et à 1/5ede parlementaires européens ; elle jouerait un rôle de co-législateur de la zone euro auprès d’un Eurogroupe officiellement reconnu et encadré ; elle disposerait aussi de pouvoirs de contrôle et d’enquête auprès des autres institutions du gouvernement de la zone euro ; le tout en complément des traités existants.


  • Commençons par ce dernier point : la persistance du reste des traités pose en effet une limite forte aux résultats à attendre d’un tel projet. Pour en rester à la zone euro, les missions de la BCE seraient donc inchangées, l’Assemblée devant se contenter d’une « résolution sur l’interprétation de l’objectif de stabilité des prix et sur la cible d’inflation retenue ». Il y a encore loin d’une politique monétaire pleinement intégré à un débat démocratique sur l’ensemble des politiques macroéconomiques. Au-delà de la zone euro, cela veut aussi dire que toutes les dispositions relatives à la libre circulation des marchandises et des capitaux resteraient en vigueur. Or, ce sont elles qui garantissent le primat structureldu marché et de la concurrence sur les velléités de régulation publique et de coopération – structurel parce que l’« intégration négative » (la construction d’un marché concurrentiel) existe par défaut, tandis que les conditions à réunir pour une « intégration positive » (l’harmonisation des conditions de la concurrence ou la correction de ses effets) sont bien plus exigeantes.


  • On touche ici à un autre point faible du projet socialiste, c’est-à-dire la sous-estimation des rapports de force à construire en faveur des préférences anti-austérité. B. Hamon et ses soutiens font le pari d’une majorité de gauche à portée de main dans la future Assemblée de la zone euro, qui permettrait par exemple la mutualisation des dettes au-delà des 60% de PIB et une discipline moins sévère quant à l’évolution des dépenses publiques. C’est oublier que l’étiquette sociale-démocrate ne garantit aucunement le partage de telles orientations, en particulier dans les pays du Nord alliés à l’Allemagne, dont les stratégies de croissance sont tournées vers les exportations et/ou l’intermédiation financière. L’idée de mutualisation des dettes, en particulier, ne peut que heurter la culture de la stabilité propre à la quasi-intégralitédu champ politique allemand, qui ne l’acceptera pas ou alors seulement en échange de conditions draconiennes. Rappelons enfin, comme l’ont montré de nombreux auteurs dont Wolfgang Streeck, que les transferts nécessaires à une véritable solidarité intra-européenne seraient bien plus importants dans la zone euro actuelle que dans l’Allemagne réunifiée ou entre l’Italie dynamique du Nord et l’Italie méridionale délaissée. Or, même dans ces constructions nationales aux peuples bien plus unifiés que ceux de l’union monétaire, la légitimité de tels transferts (au demeurant insuffisants) a pu être remise en cause par les régions les plus riches.


  • Cette remarque permet d’aborder un troisième et dernier point critique, sans doute le plus sensible et le plus occulté par les sociaux-démocrates. L’idée d’une Assemblée fonctionnant à la majorité et légiférant pour tous les Etats membres repose sur la conviction qu’il est possible de forger une seule monnaie pour 19 Etats membres aux démographies, structures socio-productives et tailles géographiques pourtant hétérogènes. Dans la mesure où les écarts de compétitivité ont déjà été creusés, et dans la mesure où des préférences collectives se sont enracinées au fil des histoires nationales, on peut s’interroger sur les cas où un État se sentirait particulièrement lésé par l’ordre monétaire en vigueur. Après tout, l’Assemblée du projet Hamon serait composée au prorata des populations, sans qu’un pays compte “pour un” – ou alors seulement dans l’Eurogroupe, où il peut également se trouver en minorité, surtout face à d’autres pays qui seraient ses créanciers. Ainsi, faute d’assumer un véritable saut fédéral (encore plus improbable) permettant théoriquement la viabilitépolitiqued’une monnaie unique, faute d’envisager au contraire une intégration monétaire plus souple et/ou moins ambitieuse, le projet socialiste semble n’apporter qu’un palliatif inapte à corriger fondamentalement la logique ordo-libérale prévalant dans la zone euro.   


D’ailleurs, un flou pudique est maintenu concernant l’hypothèse de l’échec de ce projet de démocratisation de la zone euro auprès des partenaires de la France. Selon B. Hamon interviewé par Le Monde, « il n’y aurait aucun bénéfice pour la France à sortir de l’Europe, mais y rester dans l’état actuel des institutions ne peut que nous préparer collectivement à un futur sinistre ». Dans un tel contexte, dans quelle direction continuer à pédaler ?




1 - Mario Telò, L’Europe en crise et le monde, Bruxelles, ULB, 2016.
2 -
Voir aussi Stéphanie Hennette, Thomas Piketty, Guillaume Sacriste, Antoine Vauchez, Pour un traité de démocratisation de l’Europe, Paris, Seuil, 2017.
3 -
Fritz Scharpf, Gouverner l’Europe, Paris, Presses de Sciences Po, 2000.
4 -
Wolfgang Streeck, « Une hégémonie fortuite », Le Monde diplomatique, mai 2015.