Le groupe de réflexion et d’action politique Chapitre 2 s’est fixé pour objectif d’analyser le contenu européen des programmes des forces politiques se réclamant de la gauche présents ou représentés dans la campagne de 2017 pour les élections présidentielles et législatives. En effet, nous constatons qu’au cours des dernières décennies, les gouvernements successifs ont tous inscrit et justifié leur politique économique et sociale dans le cadre juridique de l’Union européenne (UE), ses traités, son corpus législatif. Le caractère néo-libéral dogmatique de l’UE n’est plus aujourd’hui contesté par personne. Nous considérons donc que chaque parti politique de gauche souhaitant emporter le pouvoir est dans l’obligation d’expliquer comment il entend appliquer son programme de progrès social, démocratique et écologique avec ce fait européen dans lequel la France se situe.

Cette nécessité d’appréhension de la réalité européenne n’est pas partagée par les deux partis qui aujourd’hui prônent un renversement révolutionnaire de la société capitaliste. Pour eux, la chute du capitalisme qu’ils poursuivent ne saurait être liée à un cadre territorial ou juridique défini par la société dominante, bourgeoise et capitaliste. L’UE ou l’État sont des outils de cet ordre, l’UE n’étant pas considérée comme de nature particulière, ni présentant des blocages spécifiques. Elle n’a donc pas à être interrogée spécifiquement. Les programmes des deux candidats, Nathalie Arthaud (LO) et Philippe Poutou (NPA) n’en font donc quasiment pas mention.

 

Lutte ouvrière – « le problème n’est pas la mondialisation, mais le capitalisme »

 

L’objectif que se fixe Lutte ouvrière (LO) est « d’approuver des mesures vitales pour le monde du travail », objectif qui ne peut être atteint que par « des luttes amples et puissantes, des grèves et des mobilisations de masse ». De fait, le programme de Lutte ouvrière est plus un programme de luttes que de propositions. Les propositions économiques et sociales demeurent plutôt générales. L’Union européenne n’est pas une question clé et n’est pas considérée comme un élément méritant d’être analysé en soi.

L’Europe dans le programme de LO

Dans le programme de 28 pages de Nathalie Arthaud, « Faire entendre le camp des travailleurs », les termes d’Union européenne ne sont énoncés qu’une fois, dans le chapitre qui analyse la candidature de Jean-Luc Mélenchon (« Mélenchon, un insoumis respectueux du pouvoir du grand capital »).

Ce dernier est très vivement critiqué, pour « prétendre que l’UE et ses traités sont responsables de tous les maux des travailleurs », puisqu’ainsi « il détourne l’attention des travailleurs des vrais responsables du chômage et des bas salaires ».

Si le programme de Nathalie Arthaud s’attarde très peu sur l’UE, Lutte ouvrière consacre une entrée « Europe » dans ses thématiques « Nos idées et positions politiques ». Au nombre de 19, ces thématiques ont pour principal objectif de décrire la raison d’être du communisme et ses méthodes pour renverser le capitalisme. Dans la fiche Europe, la construction politique de cette dernière est présentée comme un objectif plutôt souhaitable, dans une logique de moyens pour organiser la révolution mondiale. En effet, la société socialiste ne peut exister « qu’à l’échelle de la planète ». A cet égard, la construction des « Etats unis socialistes d’Europe » constitue donc un pas dans cette direction, Lutte ouvrière rappelant être par principe favorable « à tout ce qui va dans le sens de la disparition des frontières ».

Le programme de Nathalie Arthaud

S’il est muet ou quasiment sur l’UE, le programme de Nathalie Arthaud comporte quelques revendications économiques et sociales précises : comme l’augmentation des salaires, des pensions de retraite et des allocations.

Si l’on tient compte du cadre de l’UE d’aujourd’hui et l’absence de toute forme de prise en compte de cette dimension dans le programme de LO, nous pourrions objecter que les mesures proposées risquent de provoquer immédiatement des délocalisations massives si elles ne sont appliquées qu’en France. En effet, l’UE est avant tout un marché unique dans lesquels les capitaux et les marchandises circulent librement. Avec l’adoption de telles mesures sur le territoire d’un seul Etat, il est évident que les entreprises délocaliseraient leurs activités pour s’installer sur un territoire où les règles sociales lui sont plus favorables avant de réimporter les produits ainsi obtenus.

Ce risque est d’autant plus constitué que LO rejette vigoureusement toute idée de protectionnisme qui « ne sert jamais les intérêts des travailleurs, vise à protéger les profits, nullement les emplois ». On remarque d’ailleurs dans l’analyse une grande similitude avec les analyses libérales : limiter le libre-échange aujourd’hui est illusoire, puisque les chaînes de production sont imbriquées à l’échelle du monde et les effets attendus seront nocifs (hausse des prix et chômage).

Le risque de délocalisations se pose également avec l’autre mesure sociale importante du programme , « l’interdiction des licenciements ». Nous pourrions soulever que cette mesure semble impossible à mettre en oeuvre dans le cadre d’une économie ouverte et non régulée (ce qu’est l’UE). Mais le programme de LO répond à ces critiques, en rappelant que son objectif final est de « mettre fin à la propriété privée des moyens de production, des usines, des banques et grandes chaînes de distribution en organisant collectivement les moyens de production à l’échelle de la planète ». Comment ? Par la « révolution mondiale ».

Compte tenu du paradigme intellectuel dans lequel évolue LO, soulever l’impraticabilité de son programme dans le cadre de l’UE n’a pas de sens, puisque justement le monde tel que le bâtit LO n’a pas, par définition, à se penser dans le cadre de frontières ou de souverainetés territoriales. La seule objection que l’on peut donc opposer à ce programme présenté dans des élections nationales, dans sa dimension européenne et internationale, est de ne pas préciser comment s’organisera l’économie si la révolution ne se propage pas partout à l’échelle du monde en même temps, si le communisme cohabite pour un temps avec des territoires où le capitalisme continuera à s’appliquer. En rejetant toute idée de souveraineté territoriale, LO ne précise pas comment, en UE et dans le monde, il sera possible d’empêcher la délocalisation des activités et donc d’encourager le progrès social. Sans aucune protection face à la concurrence économique internationale, la révolution se retrouverait ainsi fragilisée sur le foyer territorial où elle a débuté alors que, nous pouvons le supposer, elle doit justement s’y enraciner pour mieux ensuite se propager « à l’échelle du monde ».

 

NPA - “pour une Europe sociale par une contre offensive du monde des travailleurs”

 

Pour le Nouveau parti anticapitaliste (NPA), le cadre de réflexion de l’action politique est identique. L’Europe est appréhendée comme une région du monde, au sein de laquelle il convient d’étendre la révolution menée par les travailleurs pour renverser le capitalisme. A ce titre, le programme de Philippe Poutou pour cette élection présidentielle (« Un ouvrier candidat pour la rupture avec le capitalisme » – 4 pages) ne comporte aucune entrée spécifique sur l’UE, ni même une seule mention.

L’Europe vue par le NPA

Comme dans le cas de LO, le système juridique et politique de l’UE ne fait pas l’objet d’une critique particulière, en tant que tel. L’UE n’est qu’un instrument du capitalisme parmi les autres institutions, au même titre que les Etats. L’unification européenne est même souhaitable, puisqu’elle constitue une première étape significative de la mobilisation sociale transfrontalière, qui doit instaurer « un gouvernement des travailleurs ».

Le programme des élections européennes de 2014 (« Pour une Europe des travailleurs et des peuples, envoyons valser l’austérité et le gouvernement ») l’affirme clairement : « la coopération entre les peuples d’Europe est une nécessité historique ». Le NPA assimile, de fait, la construction d’une supranationalité européenne avec la possibilité de coopération européenne.

Pas question donc d’envisager une rupture avec l’UE, puisque, telle qu’elle est pensée par ceux qui l’évoquent, cette rupture n’aura pas pour effet de sortir la France du capitalisme. Ce qui est certain par contre, c’est que soutenir cette rupture, c’est s’inscrire dans le cadre de « la politique nationaliste du FN ».

Si on a pu soulever dans le programme de LO un rejet net, absolu, assumé de tout cadre territorial souverain qui pourrait entraver l’œuvre de construction de la révolution et du renversement du capitalisme à l’échelle du monde, au point d’élaborer une vision de la production qui semble identique à celle défendue par les promoteurs du capitalisme mondialisé, on ne retrouve pas de vision aussi radicale dans le programme du NPA.

Le programme de Philippe Poutou

Comme les sociaux-démocrates européens, le NPA refuse d’appréhender la question de l’exercice de la souveraineté sur un territoire défini. Ce choix politique du NPA, motivé bien évidemment par des considérations théoriques très différentes, aboutit à un programme européen présentant de grandes similitudes avec celui du PS. L’Europe souhaitée par le NPA « unifiera par le haut les droits sociaux, les retraites, les conditions de travail, les législations sociales, la diminution du temps de travail ». Dans le programme pour les élections européennes de 2014, comme dans celui de Philippe Poutou pour l’élection présidentielle de 2017, apparaissent ainsi quelques mesures économiques comme l’interdiction des licenciements, la baisse de la durée du temps de travail hebdomadaire (à 32h), l’augmentation du SMIC (à 1700 € mensuels).

On peut bien sûr opposer à ce programme la même objection sur sa faisabilité dans le cadre de l’UE que ce que l’on pointait pour Lutte Ouvrière. Dans une économie ouverte, non régulée par des puissances publiques souveraines, un programme économique aussi ambitieux se heurterait inévitablement à la concurrence internationale exercée par d’autres espaces aux normes économiques et sociales bien inférieures. Sans régulation du commerce extérieur, la libre circulation des capitaux et des marchandises provoquera sûrement des départs massifs d’emplois, invalidant de fait la mesure. Or, l’UE est justement un espace de libre-échange, c’est même sa principale caractéristique, dans lequel les disparités sont très fortes entre les sous-espaces (les Etats-nation).

C’est particulièrement vrai sur des normes comme celles dont le NPA se propose de relever fortement le niveau (par exemple le salaire minimum : il varie de 235 € en Bulgarie à 1502 € en Belgique). La majeure partie des délocalisations industrielles s’exerce à l’intérieur de l’espace de l’UE (voir par exemple le cas d’actualité de Whirlpool qui délocalise son usine d’Amiens vers la Pologne).

Si le programme de Philippe Poutou ne contient aucune analyse à ce propos, les publications du NPA abordent de front cette tension. Une note de 2016 intitulée « Protectionnisme : le nationalisme économique en campagne » rejette toute idée de régulation du commerce international, la qualifiant de « stupidité » et « d’escroquerie politique ». Le NPA considère qu’un grand nombre d’emplois se trouve dans des secteurs non soumis à la concurrence internationale (services publics, BTP) et donc que les délocalisations ne représentent qu’une part limitée des destructions d’emplois industriels. Si cette dernière affirmation est encore sujette à controverses interminables (une étude de l’INSEE parle tout de même de 2 M d’emplois directs détruits entre 1980 et 2007, 700 000 depuis), le grand problème de l’analyse du NPA est qu’elle ne tient pas du tout compte des effets induits, qui sont pourtant terribles : disparition de la sous-traitance, de bassins d’emplois entiers (après la destruction totale des emplois de production, les emplois de service périclitent) et le chantage compétitif permanent créé par les conditions du libre-échange qui permet de dégrader les conditions sociales du pays (par exemple, après des consultations du personnel dans les usines Renault du Mans ou Smart de Hambach) .

On peut noter une contradiction explicite (rare), relevée à ce propos dans une publication du NPA. Sur l’accord de libre-échange en cours de négociation entre l’UE et les Etats-Unis, le parti explique qu’ « au contraire de l’UE et des Etats-Unis qui négocient le grand marché transatlantique abolissant les barrières douanières afin de démanteler les normes qui limitent les profits des multinationales, nous voulons une Europe qui interdise les produits cancérigènes et toxiques ».


Ainsi, le NPA admet que des moyens de souveraineté soient nécessaires pour imposer des normes garantissant la sécurité sanitaire des populations. Il est troublant qu’un parti soucieux de représenter la classe ouvrière n’effectue pas un raisonnement à l’identique lorsqu’il s’agit de préserver les normes garantissant la sécurité économique et sociale. Au coeur de celles-ci, le caractère ultralibéral et destructeur de l’UE est incontournable. Cette posture paradoxale, qui refuse de réfléchir à l’aspect concret et réel de l’après libéralisme transnational, est incarnée à l’identique par une large frange de la gauche syndicale, associative et alternative. Pour elle, cet « après » n’est pensé et résolu que par une révolution sociale mondiale, qui par définition ne peut pas être décrétée par un parti politique au moment d’élections nationales comme celles qui se dérouleront cette année.

 

 

Chapitre 2